2.7 French

Essai de description psychogéographique des Halles

« De fait, pour obtenir les plus simples améliorations dans les rapports sociaux, il faut mobiliser une si extraordinaire énergie collective, que si l’importance réelle de cette disproportion apparaissait sous son véritable jour à la conscience publique, elle agirait comme un facteur de découragement…
Cette affreuse disproportion doit être considérablement atténuée pour les consciences, par une amplification artificielle et grosse de mythologie des résultats attendus, portée jusqu’à des proportions répondant davantage à la somme des efforts engagés et dont il est déjà impossible de cacher l’importance, puisqu’elle est directement ressentie. Ces déformations qui, observées de l’extérieur, ont un aspect fantaisiste, sont précisément l’œuvre des idéologies qui, pour cette raison, constituent la condition indispensable du progrès social. »

LESZEK KOLAKOWSKI (Responsabilité et Histoire)

LE MONDE dans lequel nous vivons, et d’abord dans son décor matériel, se découvre de jour en jour plus étroit. Il nous étouffe. Nous subissons profondément son influence ; nous y réagissons selon nos instincts au lieu de réagir selon nos aspirations. En un mot, ce monde commande à notre façon d’être, et par là nous écrase. Ce n’est que de son réaménagement, ou plus exactement de son éclatement, que surgiront les possibilités d’organisation, à un niveau supérieur, du mode de vie.
Les situationnistes se sentent capables, grâce à leurs méthodes actuelles et aux développements prévus dans ces méthodes, non seulement de réaménager le milieu urbain, mais de le changer presque à volonté. Jusqu’à ce jour l’absence de crédits, le peu d’aide que nous ont apporté des gens qui, par ailleurs, se prétendent intéressés par tout ce qui touche à l’urbanisme, à la culture, et à leur réaction sur la vie, cette carence donc ne nous a permis d’entreprendre qu’une expérimentation très réduite, restant presque au niveau du jeu personnel. Mais ce que nous voulons n’est pas moins qu’une intervention directe, effective, nous menant après les études préliminaires qui s’imposent — et ici la psychogéographie sera d’un grand poids — à instaurer des ambiances nouvelles, situationnistes, dont les traits essentiels sont la courte durée et le changement permanent.

La psychogéographie, étude des lois et des effets précis d’un milieu géographique consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif, se présente, selon la définition d’Asger Jorn, comme la science-fiction de l’urbanisme.

Les moyens de la psychogéographie sont nombreux et variés. Le premier, et le plus solide, est la dérive expérimentale. La dérive est un mode de comportement expérimental dans une société urbaine. C’est, en même temps qu’un mode d’action, un moyen de connaissance, particulièrement aux chapitres de la psychogéographie et de la théorie de l’urbanisme unitaire. Les autres moyens, tels la lecture de vues aériennes et de plans, l’étude de statistiques, de graphiques ou de résultats d’enquêtes sociologiques, sont théoriques et ne possèdent pas ce côté actif et direct qui appartient à la dérive expérimentale. Cependant, grâce à eux, nous pouvons nous faire une première représentation du milieu à étudier. Les résultats de notre étude, en retour, pourront modifier ces représentations cartographiques et intellectuelles dans le sens d’une complexité plus grande, d’un enrichissement.

Nous avons choisi, comme sujet d’une étude psychogéographique, le quartier des Halles qui, à l’inverse des autres zones ayant fait jusqu’à présent l’objet de certaines descriptions psychogéographiques (Continent Contrescarpe, zone des Missions Étrangères) est extrêmement animé et fort connu, tant de la population parisienne que des étrangers qui ont quelque peu séjourné en France.

Nous précisons d’abord les limites du quartier tel que nous le concevons ; les divisions caractérisées du point de vue des ambiances ; les directions que l’on est porté à prendre dans et hors ce terrain ; puis nous émettrons quelques propositions constructives.

Le quartier des Halles, en termes de division administrative, est le deuxième quartier du premier arrondissement. Placé au centre de Paris, il est en contact avec des zones en tous points différentes les unes des autres. Le quartier, considéré du point de vue de l’unité d’ambiance, ne diffère que légèrement de ses limites officielles, et principalement par un assez large empiètement au nord sur le deuxième arrondissement. Nous retenons les frontières suivantes : la rue Saint-Denis à l’est ; les rues Saint-Sauveur et Bellan au nord ; les rues Hérold et d’Argout au nord-ouest ; la rue Croix-des-Petits-Champs à l’ouest ; enfin au sud la rue de Rivoli qu’il faut doubler, à partir de la rue de l’Arbre-Sec, par la rue Saint-Honoré (voir plan n° 1).

L’architecture des rues et le décor mouvant qui les complique chaque nuit, peuvent donner l’impression que les Halles sont un quartier difficile à pénétrer. Il est vrai que dans la période d’activité nocturne, les embouteillages de camions, les barricades de cageots, le mouvement des travailleurs avec leurs diables mécaniques ou à bras interdisent l’accès des voitures et font dévier presque constamment le piéton de sa route (ceci favorisant énormément l’anti-dérive circulaire). Mais en dépit des apparences, le quartier des Halles, de par les voies d’accès qui le bordent ou le traversent en tous sens, est l’un des plus faciles à franchir.

Quatre grandes voies traversent les Halles de bout en bout, et contribuent ainsi à leur morcellement en zones d’ambiance distinctes, mais qui toutes sont communicantes : la plus importante de ces voies, orientée est-ouest, est constituée par la rue Rambuteau qui, par divers prolongements aboutit dans la région de la Banque de France ; la rue Berger, également orientée est-ouest, la double dans le sud ; la rue du Louvre, orientée nord-sud ; la rue des Halles, orientée sud-est-nord-ouest. Il existe de nombreuses voies de pénétration secondaires, par exemple la suite des rues du Pont-Neuf-Baltard, au contact de la rive gauche à travers le Pont-Neuf et de divers secteurs au nord à travers les rues Montmartre, de Montorgueil et, dans une moindre mesure, de Turbigo. Cette voie doit être cependant considérée comme secondaire à cause des deux coupures relatives que constitue le franchissement de la rue de Rivoli et des grands bâtiments des Halles Centrales.

La caractéristique essentielle de l’urbanisme des Halles est l’aspect mouvant du dessin des lignes de communication, tenant aux différents barrages et aux constructions passagères qui interviennent d’heure en heure sur la voie publique. Les zones d’ambiance séparées, qui restent fortement apparentées, viennent toutes interférer au même endroit : le complexe place des Deux-Écus-Bourse du Commerce (rue de Viarme).

La première zone, dans l’est, est comprise entre les rues Saint-Denis, de Turbigo, Pierre-Lescot et la place Sainte-Opportune. C’est la zone de la prostitution, avec une multitude de petits cafés. En fin de semaine une foule masculine et misérable, venue d’autres quartiers, cherche à s’y divertir. Autour du square des Innocents se maintient une population de clochards. L’ensemble de cette zone est déprimant. (…).

La rue Saint-Denis marque une coupure assez soudaine entre cette zone et les quartiers Saint-Merri-Saint-Avoye vers l’est, mais cette coupure participe encore à l’ambiance des Halles. La coupure étant aggravée aussitôt par le boulevard de Sébastopol, le lieudit Plateau Saint-Merri se trouve sous une influence très atténuée des Halles, alors que sa participation à l’activité économique du quartier (stationnement des camions) tendrait plutôt à l’y intégrer.

La seconde zone, au sud, s’étend entre les rues de Rivoli-Arbre-Sec-Saint-Honoré et la rue Berger. Au contact, dans la journée, de la fièvre commerçante de la rue de Rivoli et du marché aux fleurs qui occupe les Halles Centrales, cette zone est, la nuit, laborieuse et gaie. C’est ici qu’il y a le plus grand nombre de restaurants et de cafés fréquentés par les travailleurs des Halles (…).

La troisième zone, qui est à l’est (entre la rue du Louvre et la rue Croix-des-Petits-Champs), est calme le jour comme la nuit. Un assez grand ordre y règne, et l’activité des Halles va s’atténuant, ainsi que l’ambiance, de l’est à l’ouest, pour s’arrêter totalement devant la Banque de France et la Place de Valois. Cette marge frontière annonce déjà les quartiers riches qui se trouvent à proximité (Palais-Royal, Opéra). Presque tout donne à penser que l’on se trouve dans un quelconque quartier d’habitation plutôt que dans une partie des Halles. Pourtant des passages comme la Galerie Véro-Dodat ou la Cour des Fermes révèlent cette ambiance mouvante, et confèrent à cette zone un caractère bizarre et flou (…).

La rue Croix-des-Petits-Champs est une ligne tangente à l’unité d’ambiance des Halles. Son intérêt réside dans les possibilités de contact qu’elle laisse paraître, surtout quand elle passe au voisinage de la plaque tournante place des Deux-Écus-rue de Viarme. Quant à la place des Victoires, dans laquelle elle débouche au nord, c’est un poste frontière, étranger aux Halles et détournant d’y accéder. La Place des Victoires est une place de défense des quartiers bourgeois (dans le même esprit de lutte des classes transportée dans l’urbanisme il faut citer l’écrasant Palais de Justice de Bruxelles, à la limite des quartiers pauvres).

Avec la quatrième zone, qui constitue le nord des Halles, nous arrivons à la partie la plus étendue et surtout la plus célèbre de ce vaste complexe urbain. Traçons ses limites. D’abord la rue Rambuteau, prolongée à l’ouest de l’église Saint-Eustache par la rue Coquillère, en constitue la principale façade (le côté opposé de cette voie n’étant autre que l’alignement des pavillons des Halles Centrales). La frontière de l’est suit la rue Pierre-Lescot puis glisse par la rue Turbigo jusqu’à la rue Saint-Denis. À l’ouest la zone s’arrête aux rues Hérold-d’Argout. Dans la partie septentrionale, au-delà de la rue Étienne-Marcel, on découvre une marge frontière où l’influence des Halles, qui va se dégradant à mesure que l’on progresse vers le nord, s’exerce à travers des voies secondaires orientées généralement sud-ouest-nord-est, telles les rues Rousseau-Tiquetonne, la rue du Jour continuée dans le passage de la Reine de Hongrie, les rues Mauconseil-Française. Cette zone comprend à la fois une région d’habitation particulièrement misérable et les restaurants les plus renommés qui constituent le pôle d’attraction du tourisme riche dans les Halles ; une intense activité du commerce alimentaire de détail et une importante implantation administrative (Hôtel des Postes, Centre de l’E.D.F., rue Mauconseil, plusieurs écoles). Ces éléments entraînent une différenciation considérable entre les ambiances diurne et nocturne. Durant la nuit c’est cette zone qui concentre presque tous les traits de divertissement des Halles, au sens bourgeois et traditionnel de cette conception (…).

La zone d’interférence centrale, la plaque tournante des différentes directions d’ambiances des Halles est, comme nous l’avons signalé, le complexe Bourse du Commerce-Place des Deux-Écus. Cette zone se trouve à l’extrémité ouest du bloc constitué par la juxtaposition des grands pavillons des Halles Centrales. Mais ces constructions n’agissant pas comme liaison mais au contraire comme coupure, la rue Carême qui les traverse dans le sens de la longueur ne participe pas à cette relation.

Ces différentes directions qui se recoupent dans cette plaque tournante affectent fortement le chemin qu’un incividu ou un groupe suivront, avec une apparence de spontanéité, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des Halles (voir plan n° 2).

Selon la théorie des zones concentriques urbaines, les Halles participent à la zone de transition de Paris (détérioration sociale, acculturation, brassage de populations, qui le milieu propice aux échanges culturel). On sait que dans le cas de Paris cette division concentrique se complique d’une opposition est-ouest entre les quartiers à prédominance populaire et les quartiers bourgeois, d’affaires ou résidentiels. La ligne de rupture est constituée au sud de la Seine par le boulevard Saint-Michel. Elle se trouve légèrement déviée vers l’ouest au nord de la Seine et passe alors par la rue Croix-des-Petits-Champs, la rue Notre-Dame-des-Victoires et leurs prolongements. C’est à la limite ouest des Halles que le Ministère des Finances, la Bourse et la Bourse du Commerce constituent les trois pointes d’un triangle dont la Banque de France occupe le centre. Les institutions concentrées dans cet espace restreint en font, pratiquement et symboliquement, un périmètre défensif des beaux quartiers du capitalisme. Le déplacement projeté des Halles hors de la ville entraînera un nouveau recul du Paris populaire qu’un courant continu rejette depuis cent ans, comme on sait, dans les banlieues.

Au contraire une solution qui va dans le sens d’une société nouvelle commande de conserver cet espace au centre de Paris pour les manifestations d’une vie collective libérée. Il faudrait profiter du recul de l’activité pratique-alimentaire pour encourager le développement sur une grande échelle des tendances au jeu de construction et à l’urbanisme mouvant spontanément apparues « dans les eaux glacées du calcul égoïste ». La première mesure architecturale serait évidemment le remplacement des pavillons actuels par des séries autonomes de petits complexes architecturaux situationnistes. Parmi ces architectures nouvelles et sur leur pourtour, correspondant aux quatre zones que nous avons envisagées ici, on devrait édifier des labyrinthes perpétuellement changeants à l’aide d’objets plus adéquats que les cageots de fruits et légumes qui sont la matière des seules barricades d’aujourd’hui.

Après l’abrutissement que la radio, la télévision, le cinéma et le reste, entretiennent maintenant, l’extension des loisirs sous un autre régime appellera des initiatives bien plus hardies. Si les Halles de Paris ont subsisté jusqu’au moment où ces problèmes seront posés par tous, il faudra essayer d’en faire un parc d’attractions pour l’éducation ludique des travailleurs.

Abdelhafid Khatib

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