2.14 French

Suprême levée des défenseurs du surréalisme à Paris et révélation de leur valeur effective

LA QUESTION : « Le surréalisme est-il mort ou vivant ? » avait été choisie pour thème d’un débat du « Cercle ouvert », le18 novembre. La séance était placée sous la présidence de Noël Arnaud. Les situationnistes, invités à se faire représenter dans le débat, acceptèrent après avoir demandé, et obtenu, qu’un représentant de l’orthodoxie surréaliste soit officiellement invité à parler à cette tribune. Les surréalistes se gardèrent bien de prendre les risques d’une discussion publique, mais annoncèrent, parce qu’ils croyaient à tort que la chose était davantage à leur portée, qu’ils saboteraient la réunion.

Au soir du débat, Henri Lefebvre était malheureusement malade. Arnaud et Debord étaient présents. Mais les trois autres participants annoncés sur les affiches s’étaient dérobés en dernière heure pour ne pas affronter les épouvantables surréalistes (Amadou et Sternberg sous de pauvres prétextes, Tzara sans explication).

Dès les premiers mots de Noël Arnaud, plus de quinze surréalistes et supplétifs, timidement concentrés dans le fond de la salle, s’essayèrent dans le hurlement indigné, et furent ridicules. On découvrit alors que ces surréalistes de la Nouvelle Vague, brûlant d’entrer dans la carrière où leurs aînés n’étaient plus, avaient une grande inexpérience pratique du « scandale », leur secte n’ayant jamais été contrainte d’en venir à cette extrémité dans les dix années précédentes. Entraîneur de ces conscrits, le piteux Schuster, directeur de Médium, rédacteur en chef du Surréalisme même, co-directeur du 14-Juillet, qui avait cent fois montré jusqu’ici qu’il ne savait pas penser, qu’il ne savait pas écrire, qu’il ne savait pas parler, pour ce coup a fait la preuve qu’il ne savait pas crier.

Leur assaut n’alla pas au-delà du chahut sur un thème unique : l’opposition passionnée aux techniques d’enregistrement sonore. La voix d’Arnaud, en effet, était diffusée par un magnétophone, certainement tabou pour la jeunesse surréaliste qui voulait voir parler l’orateur, puisqu’il était là. Les demeurés surréalistes gardèrent un respectueux silence à un seul moment : pendant que l’on donnait lecture d’un message de leur ami Amadou, plein d’obscènes déclarations de mysticisme et de christianisme, mais bon et paternel pour eux.

Ensuite, ils firent de leur mieux contre Debord dont l’intervention était non seulement enregistrée sur magnétophone mais accompagnée à la guitare. Ayant sottement sommé Debord d’occuper la tribune, et comme il y était aussitôt venu seul, les quinze surréalistes ne pensèrent pas à la lui disputer, et sortirent noblement après avoir jeté un symbolique journal enflammé.

« Le surréalisme, disait justement le magnétophone, est évidemment vivant. Ses créateurs mêmes ne sont pas encore morts. Des gens nouveaux, de plus en plus médiocres il est vrai, s’en réclament. Le surréalisme est connu du grand public comme l’extrême du modernisme et, d’autre part, il est devenu objet de jugements universitaires. Il s’agit bien d’une de ces choses qui vivent en même temps que nous, comme le catholicisme et le général de Gaulle.

La véritable question est alors : quel est le rôle du surréalisme aujourd’hui ?…

Dès l’origine, il y a dans le surréalisme, qui par là est comparable au romantisme, un antagonisme entre les tentatives d’affirmation d’un nouvel usage de la vie et une fuite réactionnaire hors du réel.

Le côté progressif du surréalisme à son début est dans sa revendication d’une liberté totale, et dans quelques essais d’intervention dans la vie quotidienne. Supplément à l’histoire de l’art, le surréalisme est dans le champ de la culture comme l’ombre du personnage absent dans un tableau de Chirico : il donne à voir le manque d’un avenir nécessaire.

Le côté rétrograde du surréalisme s’est manifesté d’emblée par la surestimation de l’inconscient, et sa monotone exploitation artistique ; l’idéalisme dualiste qui tend à comprendre l’histoire comme une simple opposition entre les précurseurs de l’irrationnel surréaliste et la tyrannie des conceptions logiques gréco-latines ; la participation à cette propagande bourgeoise qui présente l’amour comme la seule aventure possible dans les conditions modernes d’existence…

Le surréalisme aujourd’hui est parfaitement ennuyeux et réactionnaire…

Les rêves surréalistes correspondent à l’impuissance bourgeoise, aux nostalgies artistiques, et au refus d’envisager l’emploi libérateur des moyens techniques supérieurs de notre temps. À partir d’une mainmise sur de tels moyens, l’expérimentation collective, concrète, d’environnements et de comportements nouveaux correspond au début d’une révolution culturelle en dehors de laquelle il n’est pas de culture révolutionnaire authentique.

C’est dans cette ligne qu’avancent mes camarades de l’Internationale situationniste. » (Cette dernière phrase était suivie de plusieurs minutes de très vifs applaudissements, également enregistrés au préalable. Puis une autre voix annonçait : « Vous venez d’entendre Guy Debord, porte-parole de l’Internationale situationniste. Cette intervention vous était offerte par le Cercle Ouvert ». Une voix féminine enchaînait pour finir, dans le style de la publicité radiophonique : « Mais n’oubliez pas que votre problème le plus urgent reste de combattre la dictature en France. »)

La confusion ne diminua pas après le départ en masse des surréalistes. On put entendre simultanément Isou et le groupe ultra-lettriste reformé contre lui par d’anciens disciples qui veulent épurer le programme initial d’Isou (mais qui semblent se placer sur un plan esthétique pur, en dehors de l’intention de totalité qui caractérisait la phase la plus ambitieuse de l’action suscitée autrefois par Isou. Aucun d’eux n’a été dans l’Internationale lettriste. Un seul a fait partie du mouvement lettriste uni d’avant 1952). Il y avait même le représentant d’une « Tendance Populaire Surréaliste » qui lança de nombreux exemplaires d’un petit tract finement intitulé « Vivant ? Je suis encore mort », si parfaitement inintelligible qu’on l’eût dit écrit par Michel Tapié. La majeure partie de ces polémiques de remplacement a produit l’impression, assez comique et quelque peu touchante, d’une rétrospective des séances de l’avant-garde à Paris il y a bientôt dix ans, minutieusement reconstituées avec leur personnel et leurs arguments. Mais tout le monde s’est accordé pour constater que la jeunesse du surréalisme, son importance, étaient passées depuis bien plus longtemps.

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