1.7 French

Problèmes préliminaires à la construction d’une situation

« La constrution de situations commence au-delà de l’écroulement moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir à quel point est attaché à l’aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention. On voit, à l’inverse, comme les plus valables des recherches révolutionnaires dans la culture ont cherché à briser l’identification psychologique du spectateur au héros, pour entraîner ce spectateur à l’activité… La situation est ainsi faite pour être vécue par ses constructeurs. Le rôle du “public”, sinon passif du moins seulement figurant, doit y diminuer toujours, tandis qu’augmentera la part de ceux qui ne peuvent être appelés des acteurs mais, dans un sens nouveau de ce terme, des “viveurs”. »

Rapport sur la construction des situations.

La conception que nous avons d’une « situation construite » ne se borne pas à un emploi unitaire de moyens artistiques concourant à une ambiance, si grandes que puissent être l’extension spatio-temporelle et la force de cette ambiance. La situation est en même temps une unité de comportement dans le temps. Elle est faite de gestes contenus dans le décor d’un moment. Ces gestes sont le produit du décor et d’eux-mêmes. Ils produisent d’autres formes de décor et d’autres gestes. Comment peut-on orienter ces forces ? On ne va pas se contenter d’essais empiriques d’environnements dont on attendrait des surprises, par provocation mécanique. La direction réellement expérimentale de l’activité situationniste est l’établissement, à partir de désirs plus ou moins nettement reconnus, d’un champ d’activité temporaire favorable à ces désirs. Son établissement peut seul entraîner l’éclaircissement des désirs primitifs, et l’apparition confuse de nouveaux désirs dont la racine matérielle sera précisément la nouvelle réalité constituée par les constructions situationnistes.

Il faut donc envisager une sorte de psychanalyse à des fins situationnistes, chacun de ceux qui participent à cette aventure devant trouver des désirs précis d’ambiances pour les réaliser, à l’encontre des buts poursuivis par les courants issus du freudisme. Chacun doit chercher ce qu’il aime, ce qui l’attire (et là encore, au contraire de certaines tentatives d’écriture moderne — Leiris par exemple —, ce qui nous importe n’est pas la structure individuelle de notre esprit, ni l’explication de sa formation, c’est son application possible dans les situations construites). On peut recenser par cette méthode des éléments constitutifs des situations à édifier ; des projets pour le mouvement de ces éléments.

Une telle recherche n’a de sens que pour des individus travaillant pratiquement dans la direction d’une construction de situations. Ils sont alors tous, soit spontanément soit d’une manière consciente et organisée, des pré-situationnistes, c’est-à-dire des individus qui ont ressenti le besoin objectif de cette construction à travers un même état de manque de la culture, et à travers les mêmes expressions de la sensibilité expérimentale immédiatement précédente. Ils sont rapprochés par une spécialisation et par leur appartenance à une même avant-garde historique dans leur spécialisation. Il est donc probable que l’on trouve chez tous un grand nombre de thèmes communs du désir situationniste, qui se diversifiera toujours davantage dès son passage à une phase d’activité réelle.

La situation construite est forcément collective par sa préparation et son déroulement. Cependant il semble, au moins pour la période des expériences primitives, qu’un individu doive exercer une certaine prééminence pour une situation donnée ; en être le metteur en scène. À partir d’un projet de situation — étudié par une équipe de chercheurs — qui combinerait, par exemple, une réunion émouvante de quelques personnes pour une soirée, il faudrait sans doute discerner entre un directeur — ou metteur en scène : chargé de coordonner les éléments préalables de construction du décor, et aussi de prévoir certaines interventions dans les événements (ce dernier processus pouvant être partagé entre plusieurs responsables ignorant plus ou moins les plans d’intervention d’autrui) —, des agents directs vivant la situation — ayant participé à la création du projet collectif, ayant travaillé à la composition pratique de l’ambiance —, et quelques spectateurs passifs — étrangers au travail de construction — qu’il conviendra de réduire à l’action.

Naturellement le rapport entre le directeur et les « viveurs » de la situation ne peut devenir un rapport de spécialisations. C’est seulement une subordination momentanée de toute une équipe de situationnistes au responsable d’une expérience isolée. Ces perspectives, ou leur vocabulaire provisoire, ne doivent pas donner à croire qu’il s’agirait d’une continuation du théâtre. Pirandello et Brecht ont fait voir la destruction du spectacle théâtral, et quelques revendications qui sont au-delà. On peut dire que la construction des situations remplacera le théâtre seulement dans le sens où la construction réelle de la vie a remplacé toujours plus la religion. Visiblement le principal domaine que nous allons remplacer et accomplir est la poésie, qui s’est brûlée elle-même à l’avant-garde de notre temps, qui a complètement disparu.

L’accomplissement réel de l’individu, également dans l’expérience artistique que découvrent les situationnistes, passe forcément par la domination collective du monde : avant elle, il n’y a pas encore d’individus, mais des ombres hantant les choses qui leur sont anarchiquement données par d’autres. Nous rencontrons, dans des situations occasionnelles, des individus séparés qui vont au hasard. Leurs émotions divergentes se neutralisent et maintiennent leur solide environnement d’ennui. Nous ruinerons ces conditions en faisant apparaître en quelques points le signal incendiaire d’un jeu supérieur.

À notre époque le fonctionnalisme, qui est une expression nécessaire de l’avance technique, cherche à éliminer entièrement le jeu, et les partisans de l’« industrial design » se plaignent du pourrissement de leur action par la tendance de l’homme au jeu. Cette tendance, bassement exploitée par le commerce industriel, remet immédiatement en cause les plus utiles résultats, en exigeant de nouvelles présentations. Nous pensons bien qu’il ne faut pas encourager le renouvellement artistique continu de la forme des frigidaires. Mais le fonctionnalisme moralisateur n’y peut rien. La seule issue progressive est de libérer ailleurs, et plus largement, la tendance au jeu. Auparavant les indignations naïves de la théorie pure de l’industrial design n’empêcheront pas le fait profond, par exemple, que l’automobile individuelle est principalement un jeu idiot, et accessoirement un moyen de transport. Contre toutes les formes régressives du jeu, qui sont ses retours à des stades infantiles — toujours liés aux politiques de réaction — il faut soutenir les formes expérimentales d’un jeu révolutionnaire.

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